Les femmes vivant une complication de grossesse grave de type « placenta percreta » devaient, jusqu’à tout récemment, accoucher par césarienne et subir du même coup une hystérectomie. C’était avant qu’une équipe de gynécologues du CHU Sainte-Justine apprenne une technique « révolutionnaire » qui leur permet aujourd’hui de sauver l’utérus des patientes.

Publié le 

Texte : Caroline Touzin

Texte : Caroline Touzin, Équipe d’enquête, La Presse

Photos : Martin Tremblay

Photos : Martin Tremblay, La Presse

Cela faisait beaucoup de deuils en même temps.

Trop, en fait.

Nadia Major a encore les yeux pleins d’eau lorsqu’elle se remémore les trois mauvaises nouvelles reçues coup sur coup au printemps 2024.

Son suivi de grossesse débute à l’hôpital de Saint-Eustache. Elle vient de franchir le stade des trois mois. « Dans ma tête, ce stade passé, je suis correcte. »

La jeune femme a déjà un premier enfant, en pleine forme, né par césarienne.

Si tout s’était bien déroulé la première fois, pourquoi cela irait-il mal à la seconde ?

Or, à la suite de tests, on lui annonce que quelque chose ne va pas avec son placenta. On parle aussi d’une possible trisomie 21. Rien de clair pour le moment. On l’oriente vers le CHU Sainte-Justine.

À l’hôpital montréalais, la Dre Audrey-Ann Labrecque, médecin spécialisée en grossesse à risque, reprend les examens « à zéro », décrit-elle.

À leur première rencontre, alors que la jeune femme est à 15 semaines et qu’elle a des saignements inquiétants, la médecin s’engage à tout faire pour que la grossesse se poursuive « le plus tard possible ». Mais l’espoir est mince.

Mme Major reçoit un terrible diagnostic de placenta percreta (la complication de grossesse la plus grave sur le spectre des troubles de placenta accreta), qui, jusqu’à tout récemment, obligeait les femmes à accoucher par césarienne et à subir du même coup une hystérectomie.

En d’autres mots, son placenta s’est greffé à son utérus – « dans son cas, il l’avait carrément envahi très tôt dans la grossesse » – probablement en raison de la césarienne subie à son premier enfant, explique la Dre Labrecque.

Non seulement la plus grave, il s’agit aussi de la forme la plus rare des troubles du spectre du « placenta accreta ». « Nadia est tombée du mauvais côté des statistiques », illustre la médecin spécialiste.

Premier deuil : l’utérus devra être retiré.

« Je me consolais en me disant : au moins, je vais avoir mon bébé », affirme Nadia Major.

Un sombre pronostic

Quatre jours plus tard, à son deuxième rendez-vous, lors d’une échographie plus poussée, « on confirme l’envahissement du placenta et on observe qu’il n’y a plus de liquide autour du bébé alors que le liquide est primordial pour le développement des poumons, des voies digestives, entre autres », poursuit la médecin spécialiste.

La nouvelle a l’effet d’un coup de massue : le fœtus présente une grave anomalie aux reins.

Impossible qu’il survive.

Deuxième deuil : le bébé à naître.

Le danger est si grand pour la santé de la maman qu’il faut réaliser l’accouchement avant d’atteindre 20 semaines.

Deuil suprême : sans utérus, on anéantit ses chances d’agrandir sa famille.

Je ne m’attendais pas à autant de mauvaises nouvelles. Je n’arrêtais pas de pleurer.

 Nadia Major

C’est ici qu’entre en scène le DSimon Benoît-Dubé, gynécologue spécialisé en chirurgie avancée.

PHOTO MARTIN TREMBLAY, LA PRESSE

Le DSimon Benoît-Dubé, Nadia Major et la Dre Audrey-Ann Labrecque

Au Canada, la technique considérée comme la plus sûre pour la patiente a toujours été de sortir le bébé d’abord, puis de toucher « le moins possible » au placenta et à l’utérus en les retirant « en bloc », explique le médecin spécialiste.

Comme le placenta est « extrêmement vascularisé », on cherchait ainsi à réduire les risques d’hémorragie grave durant l’intervention. Cette technique répandue n’était quand même pas sans danger puisqu’« à travers le monde, 8 % des femmes ayant un placenta percreta vont en mourir », explique le DBenoît-Dubé.

Un « technicien » et un « cerveau »

Or, le jeune médecin spécialiste vient tout juste d’apprendre une nouvelle technique « révolutionnaire » maîtrisée par un médecin français, le DOlivier Morel, de passage au CHU Sainte-Justine pour l’enseigner.

Encore très peu pratiquée en Amérique du Nord, l’approche est complètement différente.

On prépare l’utérus AVANT de sortir le bébé. On s’assure d’un bon accès aux vaisseaux sanguins qui irriguent le placenta et l’utérus, et donc d’un meilleur contrôle des saignements.

 Le DSimon Benoît-Dubé, gynécologue spécialisé en chirurgie avancée

Cela permet au chirurgien-gynécologue de retirer l’utérus de manière encore plus sûre ou – encore mieux – de parvenir carrément à le sauver en pratiquant une résection focale de la « partie affectée » par le placenta percreta.

Le médecin français a réalisé les deux premières interventions au Québec lors de sa visite au printemps 2024.

Inspiré de ces deux récentes opérations à succès, le DBenoît-Dubé est confiant dans ses capacités de réaliser la technique, sans son mentor, reparti sur le Vieux-Continent.

« C’était frais dans notre tête », illustre le jeune trentenaire.

Le duo de médecins spécialistes est très motivé par le travail d’équipe – « moi, je suis le technicien et la Dre Labrecque est le cerveau », dira le DBenoît-Dubé à la blague durant l’entrevue. Il propose l’intervention à sa patiente en prenant le temps de la rassurer. Quoi qu’il arrive, c’est sa santé qui prime.

Jusqu’au matin de l’intervention à « 16 semaines et 5 jours », Mme Major hésite : son conjoint est craintif. Il a si peur de la perdre. Elle décide de plonger. « Après tous ces malheurs survenus l’un après l’autre, j’avais besoin de cette lueur d’espoir. »

Un travail de moine

Assisté d’un autre collègue chirurgien, le DBenoît-Dubé consacrera environ deux heures à sécuriser les vaisseaux pour éviter le plus possible l’hémorragie, puis à « gratter le placenta qui envahit l’utérus » millimètre par millimètre. Un travail de moine.

Aujourd’hui, le médecin admet qu’il était un brin nerveux. « La santé de Nadia était ma priorité absolue, insiste-t-il. J’avais une sortie de secours, si cela ne se passait pas bien, je pouvais revenir à la technique usuelle. »

Mais surtout, fort de ce premier succès réalisé sans le mentor français, toute l’équipe de gynécologues est heureuse de pouvoir offrir cette lueur d’espoir à des patientes qui ont un placenta invasif.

On a vu la détresse que ça provoque de dire à une femme qu’elle va perdre son utérus alors qu’elle désire une grande famille. C’est quelque chose que j’ai toujours trouvé difficile dans ma pratique.

 Le DSimon Benoît-Dubé, gynécologue spécialisé en chirurgie avancée

Lorsque la patiente se réveille de l’anesthésie, elle apprend que l’intervention a été un succès. Son utérus est sauvé.

Mais Nadia Major n’arrive pas à se réjouir sur le coup. Le deuil périnatal prend toute la place.

PHOTO MARTIN TREMBLAY, LA PRESSE

Nadia Major a retrouvé l’espoir d’agrandir sa famille.

Le personnel lui offre alors un rituel bouleversant pour tenter d’adoucir sa douleur. « J’ai eu des infirmières en or qui m’ont donné le courage de voir le bébé », raconte-t-elle. On a prélevé ses empreintes et rassemblé ses effets personnels, dont un « nid d’ange », dans une petite boîte que la maman conservera précieusement en souvenir.

Un an et demi plus tard, la jeune femme mesure sa chance. Une petite mise au point chirurgicale est prévue au début de 2026. Si tout fonctionne comme prévu, elle pourra tenter de nouveau d’avoir un bébé. Sa fille, qui aura bientôt 5 ans, peut espérer devenir grande sœur. « C’est sûr et certain que j’en veux un autre », laisse tomber Nadia Major, optimiste.

Huit interventions du genre ont été pratiquées au CHU Sainte-Justine (dont les deux du chirurgien français) jusqu’à présent. Tous les utérus ont été sauvés, souligne le duo de gynécologues, visiblement fier.